01 Avr DES FORMES QUI VOLENT, Artistes internationaux dans les collections françaises
L’histoire de l’art du XXe siècle, marquée par la circulation des artistes et l’exil, révèle une fascinante diversité de trajectoires et de pratiques. Après la Seconde guerre mondiale, nombreux sont les artistes qui ont été attirés par Paris, ville cosmopolite et carrefour où de nombreuses communautés artistiques internationales ont pris forme. Paris, dans l’Europe d’après-guerre, est devenue un véritable terreau d’accueil pour ces artistes venus des quatre coins du monde, fuyant les régimes totalitaires, les conflits violents, ou les doctrines artistiques autoritaires. Ce dynamisme artistique a permis la naissance de mouvements importants, dont cette “Seconde École de Paris”.
La sélection regroupée sous le nom de « Des formes qui volent » – titre d’une gravure d’Enrique Peyceré (1927 – 1988) – s’est ainsi particulièrement intéressée aux œuvres qui composent à posteriori cette seconde école de Paris, une acception finalement partielle de la réalité artistique de l’époque, qui regroupe certains styles favorisant l’abstraction en art, tels que le tachisme, l’abstraction lyrique, etc. Comme en témoigne cette sélection qui se concentre sur la période qui suit la Seconde guerre mondiale, la réalité est bien plus complexe, à l’image des individus ayant fait le choix volontaire ou forcé par les circonstances politique et/ou économiques de l’époque, mais aussi artistiques, de venir en France.
L’histoire, le public de Macédoine du Nord la connaît : L’effroyable tremblement de terre de 1963 et la construction spectaculaire d’un nouveau musée d’art contemporain. Suivent alors les voyages et les rencontres de son directeur, Boris Petkovski pour reconstituer une collection et son accueil par des collègues étrangers tels que Jean Cassou en France, alors directeur du Musée d’art moderne de la Ville de Paris. Quand Jean Cassou disait « la France, c’est l’école de Paris, et l’Ecole de Paris est internationale », on y retrouve déjà la dimension de ville-monde, globalisée, cosmopolite, beaucoup plus complexe que ce que le nom de « seconde école de Paris », semble vouloir désigner. Boris Petkovski précise en 1966 dans le catalogue de l’exposition de la donation que celle-ci regroupe les figures les plus importantes de l’art français et mondial d’après-guerre. Les donations réalisées sont alors catégorisées par sections et des expositions viennent célébrer la cohérence de ces ensembles. Cependant, quand on considère la richesse de la sélection française, composées par une spectaculaire diversité d’origine des artistes, se pose la question de la pertinence d’une répartition par nationalités. L’après-guerre est une période de reconstruction mais elle reste une intense période de troubles, de doutes et de redéfinition. De nombreux artistes présents dans l’exposition se sont installés en France et ont parfois même pris la nationalité de leur pays d’accueil, quand d’autres ont décidé de poursuivre leur parcours ailleurs. Si certains ont fui les troubles, d’autres encore, sont venus grâce aux systèmes de bourses de leurs pays respectifs pour venir se former et ont bénéficié de l’accueil de structures telles que la Cité Universitaire internationale ou la Cité internationale des arts en train de se construire au moment de la donation de 1964. Quelle que soit le temps qu’ils ont alors passé en France, c’est là-bas qu’ils sont venus chercher quelque chose et qu’ils ont constitué cette école, ou, pour employer des termes plus contemporains, cette « Scène ».
Une scène artistique vivante se colore des personnalités qui la traversent, l’enrichissent, y laisse y peu d’eux-mêmes. Dans le catalogue de l’exposition qui célébrait l’accueil de cette collection à Skopje, Boris Petkovski revient sur les tendances artistiques telles qu’on les croise alors dans les ateliers, les galeries et les salons parisiens. Une grande curiosité se reflète dans cette sélection, mais dans ce texte, il s’attarde naturellement aux chefs de fils. La collection de Skopje révèle cependant une toute autre réalité et il est intéressant d’y retrouver parmi les noms qui ont marqué l’histoire de l’art, des noms parfois moins connus, qui ne seront resté que peu de temps sur place, mais qui auront participé, même pour peu de temps, à ce seconde école de Paris, comme ces noms l’on retrouve de nombreux artistes ayant fréquenté par exemple « l’atelier 17 » cet atelier de gravure mythique, fondé par le peintre et graveur Stanley William Hayter, largement présent dans la sélection et qui mériterait une exposition dédiée.
« Des formes qui volent » prend donc le parti de s’intéresser en particulier à ces noms – à ces parcours – peut-être moins connus qui s’incarnent aujourd’hui dans la collection du musée d’art contemporain de Skopje, véritable photographie d’une génération saisie tant dans les doutes que dans les espoirs qu’elle a formulés. La créativité à laquelle nous rendons aujourd’hui hommage, est le fruit des échanges artistique d’une génération à la recherche d’un langage commun. Toutes ces langues se mélangent alors, faisant de Paris une Babel moderne dont la langue commune serait l’art. Cet accrochage permet ainsi de reconstituer une « communauté fictive » qui s’autorise à brouiller les pistes et à imaginer les rencontres artistiques dans les ateliers, les académies privées, l’Ecole des Beaux-arts de Paris, le Salon des Réalités Nouvelles, et bien d’autres encore. Un accrochage qui cherche avant tout à célébrer ces parcours et des déplacements.
Replonger dans cette histoire et prendre le temps d’étudier ces parcours, c’est célébrer cette terre d’accueil qu’a pu être la France dans la seconde moitié du XXe siècle et de rappeler aujourd’hui, en cette période troublée, marquée par le regain des nationalismes et de la guerre, l’importance que cela représente pour les artistes de voyager et cet enrichissement particulier que cela représente, pour un pays, de les accueillir.
Pour rendre hommage aux artistes de la collection de Skopje, une sélection d’œuvres vidéo issues de la collection du musée d’art contemporain de Lyon sera proposée. En s’appuyant sur des thématiques privilégiées telles que le déplacement des artistes, le voyage ou encore la question du don, des œuvres vidéo de trois à quatre artistes ont été choisies afin de favoriser un dialogue intergénérationnel et institutionnel entre les deux musées.
Matthieu Lelièvre