ndiqni aktivitetet tona përmes emailit

site map

Rreth nesh

Autoportrait, dans une lettre à ma fille



Ma très chère Mathilde,

            Merci de tes nouvelles. Mais elles ont brèves. Raconte-moi Londres ! Sois bavarde avec ton père. Une légère solitude me pousse, ce matin, à t’en donner des miennes. Tu me demande comment je vais ?

 

LUCKY DADDY

Eh bien me voilà ! Je vais bien. Mon allure ne change pas. Ni gros ni maigre, calvitie grisonnante. J’ai l’aspect général d’un voyageur de taille moyenne, silhouette d’un diplomate en poste à Skopje après Bruxelles, Tripoli, Bratislava, Oslo— voyageur qui s’étonne de tout comme au temps de son adolescence. Je suis plus oiseau que taupe.

Changer de route, d’adresse. Ces voyages nous font lever les yeux et la pensée devant ce qui est beau. Je tiens un carnet que je truffe de confidences personnelles et de réflexions plus vagues. J’aime gloser.  Ah ! …il y a des mauvais jours bien sûr, mais il faut être un peu littéraire pour être content.

Tu le sais, enfance en Normandie où je passais des nuits au bord d’une rivière à pêcher l’anguille, la truite, à écouter le bruit de l’eau. « Apprendre à marcher, à lire, à pêcher » pourrait être notre devise chez les Rimbert. J’ai les yeux bleus, le tour du visage rond ; le front trop grand. J’étais un enfant ou un Lucky Luke chantonnant, une plume à la main. Aujourd’hui un lucky Daddy qui aime chiffonner les papiers. Une petite manie d’écriture (j’y reviendrai). Un enfant qui a appris à s’évader en regardant les cascades et le fil de l’eau.

L’autre jour je t’encourageais à écrire. Tu me répondais « oui mais sur quoi » ? C'est en écrivant sur soi et en étant hors sujet qu'on cible le littéraire, c'est en oubliant de s'intéresser à sa carrière. Ecris sur n’importe quoi, écris sur le cliquetis des chaines d’une bicyclette. Mais Ecris. Et attention au dilettantisme ! On pense un jour à un nouveau livre, on oublie de l'écrire, et ça devient une habitude.

Quand la journée est borgne regarde là de profil. Sois heureuse ! Les échecs sont des trésors. Ecris sur les fantômes et souviens-toi que la résistance individuelle est la seule clé de la prison.

 

LE MOUVEMENT CHAP

Ainsi donc, mon présent respectable et bêtement satisfait. J’aime beaucoup mon métier. J’aime tout ce qui bouge, les cieux, les feuilles, les arbres, les lumières. J’aime parler rugby, littérature francophone ou anglophone. Cigarettes avec interruption (je n’ai pas oublié tes recommandations), surtout en cas de toux ou de baiser. Ton père boit peu, que de bons vins. Rouge évidemment. J’aime quand tu m’appelles pour savoir quelle bouteille choisir quand tu veux offrir un nectar à tes amis britanniques. Un vin c’est beaucoup plus que le vin, dis-le autour de toi.

Ton père jure peu. Caractère stable. Attiré par le mouvement Chap, ce courant drolatique et anarcho-dandysme d'origine britannique créé par Gustav Temple dans les années 1990. Les Chaps ne se prennent pas au sérieux et revendiquent une "Révolution par le Tweed ». Pensons-y. Les Chaps conseillent de lire entre autres Baudelaire et Byron. Not bad. Tout en élégance. Mais les chaps ont cette propension à ne pas vouloir expliquer tout l’univers.

Cet après-midi, je pousserai la porte du monastère de Marko (XIVème siècle), situé à une vingtaine de kilomètres au sud de Skopje, de l’autre côté du mont Vodno où j’habite. Chacun court le monde à sa façon. Je vieillirai de six siècles en vingt kilomètres. Je prendrai des photos que je t’enverrai. J’aime ces lieux sacrés qui ravissaient Huysmans, ces lieux sacrés où Cioran venait rafraichir son désespoir.

Je t’embrasse de tout cœur, Papa